"Le juste prix" : Prix, Revenus et Energie
Par Thomas Norway – Dans l’article précédent "La Monnaie", l’organisation des sociétés humaines repose sur des conventions sociales qui façonnent un récit commun, dont la monnaie fait partie. Qu'en est-il des revenus, des prix… et à ce qu’ils traduisent (ou non) de la réalité matérielle?
L’énergie joue ici un rôle central : plus elle est accessible et facile à utiliser, moins une société doit mobiliser de ressources pour en obtenir une même quantité. Ce qui est “économisé” devient un excédent disponible et c’est sa répartition qui structure une grande partie du contexte socio-économique. Voyons l’imbrication entre les prix et l’énergie.
Allocation des productions
Afin d’illustrer les différents éléments, nous allons utiliser des exemples volontairement simplifiés.
Remarque : un bien ou un service est de "l’énergie convertie". L’énergie n’est pas un bien ou un service en tant que tel car nous consommons de l’énergie pour obtenir quelque chose :
• L’essence fournit le service "déplacement" ou "herbe tondue"
• L’électricité fournit de l’eau chaude, des plats cuits ou un loisir télévisuel.
Les sociétés humaines prélèvent et convertissent de l’énergie de l’environnement afin de produire des biens et des services permettant, à minima, de maintenir le fonctionnement des sociétés.

Toute société comporte donc deux productions :
• Une production de biens et services : des individus consomment des biens et services pour produire tous les biens et services du système en convertissant de l’énergie.
• Une production d’énergie : des individus consomment également des biens et services pour extraire, transformer et transporter toute l’énergie utilisée par le système.
Ces deux systèmes de production doivent être fabriqués, entretenus mais également renouvelés continuellement (cf. les flèches pointillées des schémas) afin que le système reste stable, c’est-à-dire qu’il puisse s’auto-entretenir et perdurer.
Ainsi, les flèches pointillées représentent la partie des biens et services produits qui doivent être impérativement réalloués aux deux productions pour que l’ensemble du système continue à fonctionner.
Dans le schéma, en plus de ces réallocations on retrouve :
• Les excédents : les éventuels biens et services excédentaires qui, eux, peuvent être alloués librement.
• Les pertes : l’efficacité de transformation étant toujours inférieure à 100 %, une partie de l’énergie est dissipée sous forme de pertes.
Besoins minimaux vs confort
Le second schéma ci-dessous permet d’illustrer les proportions allouées à chaque "bloc" avec des valeurs arbitraires pour en faciliter la visualisation (e.g. les pertes sont beaucoup trop faibles).
Prenons maintenant un exemple illustratif : un complexe sidérurgique produisant diverses pièces en acier (le bloc gris Biens et services) :

• La flèche orange pointillée représente la partie de l’acier allouée au maintien de la production et du transport du charbon : trains, engins miniers, wagons, infrastructures…
• La flèche bleue pointillée représente la partie de l’acier allouée (auto-consommée) au maintien du transport et de la fabrication de l’acier : haut-fourneau, outils de mise en forme (laminage, découpage, moulage…). Elle inclut aussi les équipements utiles à la production des intrants minéraux nécessaires (fer, chaux, manganèse, chrome…) ou liés au recyclage de l’acier récupérable.
• Enfin, en vert, une partie de la production est excédentaire : elle n’est pas nécessaire à pérenniser la production d’acier.
De même, les individus d’une société ont donc eux aussi des besoins minimaux impératifs afin de rester productifs et d’assurer le fonctionnement du système : logement, transports, nourriture, vêtements, éducation, soins de santé…
Définir ce qui relève du minimum ou du confort est un sujet clivant. Plutôt que de trancher, je propose ici quelques questions pour initier une réflexion, pour celles et ceux qui le souhaitent :
• Si demain tous les sites de streaming étaient limités à la qualité DVD (480p), est-ce que cela changerait réellement la productivité de ceux qui utilisent ce délassement ?
• S’il faut plus de 12 années après le bac pour former un chirurgien, le système de santé et ses corollaires (vaccins, hôpitaux, médicaments…) qui évitent un décès prématuré et protègent donc cet individu (investissement de long terme) doivent-ils être considérés comme “impératifs” ?
• Si un pouvoir totalitaire nous imposait le retour aux villes-usines, comment notre productivité serait-elle affectée par une telle réorganisation sociale ?

La dépense des uns est le revenu des autres
Notons tout d’abord que bien que le langage soit parfois équivoque, les prix et les revenus ne concernent que les individus.
Par exemple, on ne paie pas :
• Une machine : on rémunère les personnes qui ont contribué à sa production.
• La nature : on rémunère des personnes pour financer des actions (planter des arbres, soigner des animaux) ou pour acquérir des droits d’usage/de propriété afin de protéger une parcelle.
• Les ressources, notamment énergétiques : on rémunère des personnes pour leur travail, mais souvent aussi pour des droits de propriété ou de contrôle sur ces ressources (gisements, concessions, droits d’extraction, etc.).
Les prix des biens et services que nous payons avec nos revenus ou via les prélèvements (TVA, impôts, accises…) constituent les revenus d’autres acteurs économiques.
"La dépense des uns est le revenu des autres".
Pour une activité donnée, le revenu minimal est celui qui permet de couvrir les besoins (consommations) minimaux impératifs ou autrement dit, le strict nécessaire pour maintenir cette activité.

Ce strict nécessaire au maintien de l’activité, se rapproche d’une logique d’exploitation : la rémunération n’assure que la reproduction de la capacité à produire.
Prix et revenus de l’énergie
Si on reprend la logique du point précédent, le prix minimal d’une énergie est celui qui donne un revenu permettant de couvrir uniquement les consommations impératives de biens et services liées à sa production : à ce niveau, le producteur d’énergie dispose d’une consommation (machines et individus) à peine suffisante que pour assurer durablement la fourniture d’énergie.
Un prix inférieur au minima finit, tôt ou tard, par créer des tensions socio-politiques et par réduire la production d’énergie.
Le prix maximal d’une énergie est, à l’inverse, limité par les excédents. À ce niveau, le consommateur d’énergie ne conserve qu’un niveau de vie à peine suffisant pour assurer ses consommations impératives pour assurer durablement la production de biens et services.
Un prix de l’énergie supérieur au maxima finit, tôt ou tard, par créer des tensions socio-politiques et par réduire la production de biens et services.
Le tableau ci-dessous illustre la répartition des excédents selon trois prix de l’énergie : minimal, maximal et un prix équilibré (50% des excédents au producteur d’énergie et 50% au producteur de biens et services).

Le prix d’une énergie est donc un arbitrage de répartition des excédents permis par cette source d’énergie.
En effet, plus l’énergie est accessible et facile à utiliser, moins une société doit mobiliser de ressources pour en obtenir une même quantité et ce qui est économisé devient un excédent supplémentaire (confort).
A titre illustratif, considérons pour cet article un système comparable : un même type d’énergie (du charbon, par exemple) et un même système de production de biens et services (fonctionnant au charbon).
Dans ce cadre, les pertes sont supposées identiques ; la proportion d’excédents dépend donc principalement de la facilité d’accès au charbon. Une mine de surface à proximité
(cas 1) nécessitera nettement moins d’investissements pour produire la même quantité d’énergie qu’une mine profonde, située dans un désert lointain (cas 2) ce qui réduit mécaniquement la proportion d’excédents disponibles dans ce second cas.

" Dieu a dit : “Je partage en deux, les riches auront de la nourriture, les pauvres de l’appétit.” Coluche
La source d’énergie utilisée conditionne le "confort" représenté par la proportion de biens et services excédentaires
Les revenus et les prix sont des conventions sociales humaines qui répartissent ces excédents entre les individus.
Dans ce cadre, le prix de l’énergie est un arbitrage qui doit impérativement situer ce prix entre un minimum et un maximum afin d’assurer la viabilité socio-économique de la production d’énergie, de biens et de services.
Par Thomas Norway avec les nombreuses relectures de Jean-Didier et Françoise, le grand merci à eux.
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"Le juste prix" : la monnaie ?
Dans le prochain article, nous verrons quels mécanismes peuvent déplacer cet arbitrage et quels peuvent en être les impacts sur la modélisation d’une transition énergétique.