Le pétrole vénézuélien est loin d'être un Eldorado
Le président américain aura attendu 88 minutes pour que ses soldats capturent autant le président Nicolas Maduro que le pétrole de ce pays d'Amérique Latine.
Sans filtre et en toute puissance, Donald Trump a immédiatement annoncé que l'or noir allait devenir la propriété des Etats-Unis et notamment les 50 millions de barils stockés dans les tankers parqués dans les eaux vénézuéliennes. Le blocus de l'embargo américain avait forcé le pays à accumuler plus de $2,5 milliards de brut dans ses ports. Une partie de la commercialisation de se pétrole est dans les mains de deux entreprises basées en Suisse : Vitol et Trafigura qui avait supporté la campagne présidentielle de Trump. Cependant devant cette victoire, quelle réalité se cache derrière le pétrole du Venezuela?
Les défis financiers et les embargos d'Obama et de Trump
Le pic pétrolier est atteint en 1972 avec plus de 3,7 millions de barils par jour (b/j) de pétrole brut. Encore en 2008, le pays en était à 3,2 millions b/j. Par manque d'entrées financières, le président Chavez nationalisa des entreprises pétrolières étrangères dont des entreprises américaines.
Dès 2015, sous la pression de l'embargo américain de Barack Obama et ensuite de Donald Trump, les extractions ont chuté pour atteindre entre 300'000 et 500'000 b/j. Les véritables contraintes du Venezuela viennent de l'effondrement des infrastructures, la pénurie chronique de diluants, le manque de technologie, des installations de valorisation hors service, les sanctions et de l'érosion de PDVSA, l'entreprise pétrolière nationale. Si ces goulets d'étranglement étaient résolus et que les prix du baril remontaient sur les 80$, le pays pourrait à nouveau extraire des millions de barils par jour.
Comme un grand nombre de pays exportateurs de pétrole, les revenus du Venezuela reposent essentiellement sur les rentrées de pétrodollars.

Un pétrole dispendieux
Le pétrole brut extra-lourd du Venezuela est un liquide très visqueux qui convient à la fabrication d'asphalte. Il se mélange également avec le pétrole de schiste américain pour en distiller du diesel. Il doit subir un processus de transformation complexe et coûteux qui nécessite d'énormes quantités de gaz naturel et de diluants tels que le naphta, qui sont mélangés au pétrole afin de permettre son transport par pipeline. Depuis plusieurs années, l'Iran assurait la livraison de diluants pour son pays ami.
Pour extraire ce bitume, il faut injecter de la vapeur ou de l'eau non salée. Pendant le raffinage, sa teneur élevée en soufre renchéri les coûts. En d'autres termes, il faut beaucoup d'énergie pour extraire et traiter ce brut extra-lourd afin d'en faire ce que nous appelons du pétrole. Et tout cela coûte très cher.
Les raffineries chinoises, indiennes et américaines sont équipées pour digérer ce pétrole lourd.
Selon Reuters, le cabinet Wood Mackenzie pense que les coûts d'équilibre pour les principales qualités de pétrole de la ceinture de l'Orénoque du Venezuela dépassent en moyenne $80 le baril. Cela place le pétrole vénézuélien dans le haut de l'échelle mondiale des coûts d'extraction. À titre de comparaison, le pétrole lourd produit au Canada a un coût de rentabilité à environ $55 dollars alors que la Russie ou l'Arabie Saoudite varie entre 10 et 20 dollars.
Cela signifie qu'au prix actuel du pétrole, qui est d'environ 60 dollars le baril, le pétrole vénézuélien n'est pas rentable.
Des réserves prouvées non prouvées
Membre fondateur de l'OPEP, le Venezuela possède "en théorie" les plus grandes réserves au monde devant l'Arabie saoudite, l'Irak, les Émirats arabes unis et l'Iran.
Le compteur s'arrête à 303 milliards de barils de réserves prouvées, soit environ 17% du total mondial, et plus de cinq fois les 55 milliards de barils des États-Unis.
De nombreux médias occidentaux se sont extasiés sur ce chiffre pharamineux. Cependant, il est nécessaire de comprendre la philosophie des calculs qui se cachent derrière ces chiffres.
Les pays de l'OPEP reçoivent un quota d'extraction sur lequel leurs limites supérieures d'exportations sont calculées. Ainsi, plus un pays annonce de "réserves prouvées", plus il reçoit un quota important et plus il pourra vendre de barils.
Les réserves prouvées sont annoncées par les pays eux-mêmes, sans regard externe ou sans une méthodologie scientifique. Lorsque qu'elles proviennent de grandes compagnies pétrolières publiques, comme c'est le cas au Venezuela, ils sont rarement vérifiés par des audits indépendants.
En 2010, l'Irak avait augmenté de 24% ses réserves pétrolières lors de sa première révision depuis la chute de Saddam Hussein. Du jour au lendemain, le pays est passé de 115 à 143,1 milliards de barils de pétrole connus et exploitables. En une nuit, l'Irak passa devant l'Iran.
Mais la victoire fut de courte durée, dans la foulée l'Iran augmenta ses réserves pour reprendre cette deuxième place. Aujourd'hui, l'Iran indique 209 milliards de barils à son compteur. Juste en dessous de l'Arabie Saoudite 267 milliards de barils.
L'exemple de l'Arabie Saoudite donne également des indices sur la véracité des stocks. Dans les années 1990, ses réserves s'élevaient à 262 milliards de barils. Depuis, le royaume en a extrait plus de 100 milliards. Aujourd'hui, les réserves de l'Arabie sont de 270 milliards de barils et le monde continue de tourner.
Selon Rystad Energy, une estimation plus réaliste des réserves pétrolières vénézuéliennes pointe vers 60 milliards de barils.
Réserves pétrolières entre 1980 et 2020: Iran, Irak, Venezuela, Arabie Saoudite, Koweït

Les réserves sont une chose, mais le prix d'extraction du pétrole raconte une autre histoire
La référence mondiale pour le brut est le Brent de Londres. Il se négocie vers les $64 le baril à l'écriture de cet article. Comme le brut extra-lourd du Venezuela est très difficile à raffiner, il se vend à un prix discount soit entre -12 et -20 dollars.
Le coût des diluants ajoute $15 supplémentaires au coût du transport par pipeline jusqu'aux tankers pétroliers qui partent en direction de la Chine (80%), de la Russie, du Mexique et de Cuba.
Le vendeur subit donc déjà une perte financière comprise entre 27 et 35$ par rapport au prix mondial de référence du brut.
Pour que des investissements massifs soient réalisés au Venezuela, il faudrait probablement que des prix mondiaux qui dépassent les 80 à 100$ pendant des années afin de convaincre les compagnies pétrolières de prendre le risque de réaliser des investissements qui ne seront rentables qu'au bout de nombreuses années.
La rentabilité des millions des campagnes présidentielles
La commercialisation des 50 millions de barils de pétrole saisis par la Maison Blanche sont en partie commercialisée par deux entreprises suisses qui ont soutenu la campagne présidentielle de Trump. Ainsi Vitol a versé un chèque de 6$ millions. Trafigura annonce également des actions soutenues de lobby aux USA.
Ces derniers jours, Vitol, le plus grand groupe pétrolier indépendant au monde, propose du pétrole brut vénézuélien aux raffineurs chinois et indiens. Avant la capture de Maduro, la Chine recevait un rabais de $15 par baril. Aujourd'hui Vitol et Trafigura n'en proposent que 5$ alors que ce pétrole a été gratuitement acquis par les Américains.
Ce pétrole n'est pas commercialisable dans tous les pays car le raffinage de ce pétrole nécessite des raffineries spéciales.
Dans les mois à venir, il faudra vérifier les réactions des raffineurs asiatiques. Est-ce que la Chine préfèrera s'alimenter en Arabie Saoudite ou en Russie qui proposent également un brut lourd, d'autant que les rentrées financières iront dans le budget américain. Pour l'instant, les livraisons de pétrole brut et de fioul du Venezuela vers la Chine sont estimées à seulement 166'000 barils par jour en février, contre une moyenne de 642'000 barils par jour en 2025.
Est-ce que les majors vont investir rapidement au Venezuela
Chevron est le seul producteur de pétrole américain encore actif au Venezuela, après avoir obtenu en 2022 une licence d'exploitation de l'ancien président Joe Biden, malgré les sanctions américaines en vigueur. Néanmoins, la société américaine extrait toujours environ 244'000 barils par jour. Va-t-elle pouvoir maintenir ce niveau dans les mois qui viennent? La question est posée.
Le PDG d'ExxonMobil, Darren Woods, a récemment qualifié le Venezuela de "non investissable" en raison des risques juridiques, commerciaux et politiques importants. D'autres grandes compagnies pétrolières, telles que ConocoPhillips et Chevron, ont fait écho à ce sentiment, citant des problèmes complexes tels que les saisies d'actifs, l'absence de cadres clairs, la corruption et l'instabilité politique comme des obstacles majeurs à la réalisation d'investissements de plusieurs milliards.
Tout cela laisse penser que la production pétrolière du Venezuela ne devrait pas augmenter beaucoup dans les années à venir d'autant que le pays voisin, le Guyana possède le même type de pétrole mais avec un système politique stable.
Improvisation ou la Doctrine Monroe
D'après les informations qui filtrent, les américains ont organisé depuis des mois l'intervention contre le président Maduro. Des fuites à l'intérieur du gouvernement actuel sont même murmurées. Qu'importe que la fondatrice du parti d'extrême droite "Vente Venezuela" Maria Corina Machado ait donné son prix Nobel au président Américain, ses chances d'être élue par Trump sont minimes. La présidente ad interim actuelle Delcy Rodríguez pourrait avoir joué un rôle dans la capture de Nicolas Maduro.
Le président Trump a assurément tenté ce coup pour éloigner la Chine, la Russie et l'Iran de son prés carré d'Amérique Latine et notamment la construction d'une usine de drones capable d'atteindre les USA. La doctrine Monroe propose que les Etats-Unis gardent la main sur le continent Américain.
Si l'opération militaire a été planifiée, il devient évident que du côté géopolitique, l'administration américaine privilégie l'improvisation.
Que deviendra-t-il du Venezuela et quels seront les impacts de l'assèchement économique du pays? L'histoire montre que la chute d'un dictateur dans un système pétrolier résulte d'une crise et d'une baisse des extractions pétrolières. Dans l'équation, Caracas va devoir ajouter le rapatriement des dollars aux Etats-Unis.
Il est fort à parier que la malédiction du pétrole va frapper durement ce pays et qu'il va devenir ingouvernable. Mais Donald Trump reste imprévisible.
A suivre...