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France: Un Cheval de Troie dans le Gaz de Schiste

Des chiffres séduisants: +100 milliards d'euros, de 120'000 à 225'000 nouveaux emplois et 100 années d'indépendance énergétique. Des promesses identiques des exploitants de gaz de schiste avaient déjà été diffusées en Pologne, Californie, Angleterre, Roumanie ou en Pennsylvanie. Pour la France, ces chiffres stratosphériques émanent d'un document commandé fin 2012 et reçu en 2014 par Arnaud Montebourg sur le potentiel français des huiles de schiste. Au hasard du calendrier politique, il est ressorti la semaine dernière dans le Figaro.

Rarement un rapport aussi peu étayé scientifiquement et économiquement n'aura fait autant de vagues. Le concept a été repris, sans aucun filtre, par les médias. Regardons d'un peu plus près la pertinence des chiffres destinés à faire évoluer l'opinion publique.

L'Influence américaine, la peur de la Russie

Avec plus de 15 années d'expérience et de recul, le monde des huiles de schiste devient de moins en moins opaque. Aujourd'hui, il est possible de comparer les stratégies de communication, les technologies, les impacts sur l'environnement et la santé ainsi que les données économiques des gisements en exploitation.

La majorité des estimations et des études sur les hydrocarbures de schiste proviennent de l'agence américaine EIA (Energy Information Administration émanation du lobby pétrolier). Pour s'alimenter en données, l'EIA mandate des bureaux d'études ou think tank américains comme Brookings Institution ou la fameuse INTEK Inc qui avait surestimé de 96% le potentiel de schiste de la Californie (lire article). Dès 2010, le grand moto géopolitique de ces "experts" étaient "la réduction de la dépendance gazière" européenne face à la Russie. Le gaz de schiste était ainsi la voie toute tracée pour réaliser cette avancée stratégique. Les rapports réalisés entre 2009-2013, dont fait partie le document présenté par la France, prônent tout ce qui touche aux huiles de schiste.

Trois axes principaux émanent de ces études: 
1) la création d'emplois avec l'augmentation de la croissance du pays  
2) l'indépendance énergétique face à la Russie 
3) une confiance inconditionnelle des technologies.

 

1) La création d'emplois et augmentation du PIB

Un chiffre ressort systématiquement dans les estimations quelque soit la grandeur des champs à exploiter: la création de +200'000 emplois par pays ou par gisement. En voici des exemples:

"En Pennsylavnie, les champs de Marcellus Shale ont le potentiel de créer 212'000 nouveaux emplois durant les 10 prochaines années" avait annoncé en 2010 le lobby du pétrolier de cet Etat américain. En décembre 2014, le Pennsylvania’s Department of Labor and Industry reportait la création effective de 31'000 emplois dans l'industrie pétrolière et gazière de l'Etat.

En Illinois, le Pennsylvania’s Department of Labor and Industry affirmait que le secteur pétrolier allait créer 263'700 emplois. En 2013, l'U.S. Chamber of Commerce dénombrait 38'652 emplois dans ce secteur.

Des chiffres identiques avaient été promis pour la Pologne. En réalité, le pays n'a vu l'apparition que d'expatriés américains et d'une main d'oeuvre bon marché venue des pays voisins. L'activité polonaise des gaz de schiste est actuellement à l'arrêt.

En Californie, l'Université de la Californie du Sud réalisa sa propre étude économique qui annonça 2,8 millions d'emplois nouveaux grâce au gaz de schiste. Une fois la bonne nouvelle annoncée, le château de cartes s'écroula pour révéler que la captation des hydrocarbures de schiste est illusoire dans cet Etat.

 

2) Indépendance énergétique

En 2011, l'EIA (United States' Energy Information Administration - le lobby pétrolier américain) allumait le rêve de la Pologne de réduire sa dépendance au gaz Russe avec du gaz de schiste. "La Pologne pourrait avoir plus de 5,3 trillons m3 de gaz de schiste sous ses pieds. La plus grande quantité en Europe et pourrait devenir énergétiquement indépendante"."La Pologne pourrait devenir la deuxième Norvège" dixit en 2010 le premier ministre de l'époque: Radek Sikorski et Donal Tusk, également premier-ministre en 2011 soulignait que la Pologne allait produire des quantités commerciales de gaz dès 2011.
Sur le terrain en 2015: Marathon Oil, Talisman Energy, Eni, ExxonMobil, Chevron, ConocoPhillips, PGNiG et PKN Orlen ont déserté le pays après y avoir laissé leurs derniers espoirs.

2011 en Californie, l'EIA avait demandé à l'entreprise INTEK Inc d'estimer la quantité d'huiles de schiste des champs de Monterey. Il fallait faire saliver les investisseurs pour les attirer en Californie. INTEK se basa sur un report (opaque) prévu initialement pour des investisseurs d'une compagnie pétrolière, pour annoncer le chiffre pharamineux de 15,4 milliards de barils soit le 64% des réserves américaines et l'indépendance énergétique californienne. En réalité, la Californie ne possède pas de ressources de schiste financièrement exploitable.

Là aussi, le rapport français promet aux citoyens une réduction de la facture gazière alors que dans un monde globalisé, le producteur cherchera toujours à vendre son pétrole ou son gaz à un prix maximum. Il n'aura aucun intérêt à octroyer un rabais de faveur alors que la technologie de fraking est la forme la plus dispendieuse d'exploitation pétrolière et gazière.

D'ailleurs le rapport prend l'hypothèse que les coûts de forage et de complétion des puits sont similaires aux USA et en France, et surtout que les gisements français sont tous comparables aux meilleurs gisements américains dont la production moyenne de gaz par puits y est près de quatre fois supérieure à la moyenne des autres champs de schiste.

 

3) Technologie

La technologie présenté dans le rapport publié par le Figaro fait encore partie de la science fiction. Mais dans un pays où l'on rêve depuis des décennies d'un nucléaire de 4ème génération ou de se démarquer par un savoir-faire unique, il est de bon ton de proposer des technologies non encore testées.

Comme pour valider ce paradoxe français et rassurer la population, les meilleurs experts de Bercy du CGEIET (Conseil général de l'économie, de l'industrie, de l'énergie, et des technologies), de brillants ingénieurs des Mines, de la DGCIS (direction générale de l'industrie), du Trésor, mais aussi de l'IFP (Institut français du pétrole), de l'OFCE ou du cabinet Roland Berge ont donné leur aval.

Au lieu d'utiliser un cocktail de produits hautement chimique, la France utiliserait la technologie américaine de la start up: eCorp. Spécialisée dans le propane (inflammable) elle est passée à l'heptafluoropropane (C3HF7) moins dangereux et moins inflammable. Le désavantage de ce système est qu'il est en phase d'innovation et qu'il est financièrement encore moins rentable que les techniques traditionnelles.

Selon l'étude la France désire utiliser une technique innovante et "propre" présentée comme une alternative révolutionnaire qui respecte l'environnement. Selon l'administration américaine en plus des produits hautement chimiques, les émanations de méthane représentent une énorme pollution et contribue fortement au réchauffement climatique. Plus de 40% de ce méthane s'échapperait des forages pourtant bétonnés et les solutions techniques pour résoudre ce défi sont toujours à découvrir.

 

Objectif: Insérer un cheval de Troie

L'objectif de ce rapport et des lobby pétroliers est de suivre la stratégie utilisée avec succès à l'étranger (UK, Pologne, Roumanie, Algérie). Convaincre la population qu'il est nécessaire de faire un test grandeur nature. Cela permet aux exploitants de desserrer l'étau législatif et de se lancer dans des prospections hasardeuses et souvent désastreuses tant financièrement qu'écologiquement. Imaginez qu'une centrale nucléaire soit construite sans qu'on sache si elle va exploser dès sa mise en route.

Alors que dans le cas du nucléaire, il est possible d'imaginer une issue favorable, dans le domaine des hydrocarbures de schiste toutes les données collectées depuis 15 ans soulignent l'impertinence de cette technologie.

Mais avant de se lancer dans une pareille entreprise, l'Etat français ferait bien de transmettre les chiffres, le détails des calculations, nombre et localisation des gisements, coûts et rentabilités des forages, business plan, les statistiques utilisées, les sources étudiées pour l'élaboration d'une extraction de schiste. Cette stratégie "open source" permettra aux spécialistes et experts non rémunérés par le domaine pétrolier d'intervenir librement dans ce débat.



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